
Electrons liés
A propos de La syncope du 7, pièce du collectif AOC, mise en
scène par Fatou Traoré
Acrobatie, jonglage, danse, musique, tout dans La syncope du 7 procède d'une même puissance, que Fatou Traoré, qui a mis la pièce en scène, nomme en privé "musique". Musicalité prêterait sans doute moins à confusion, mais n'ergotons pas : tout aussi loin du collage - mode canonique de composition d'un spectacle de cirque "traditionnel" - que du métissage des arts cher au "nouveau cirque", c'est ici un principe transcendant qui gouverne les différentes matières de l'expression, le son, l'image, le mouvement, et qui ruine par là même un tel découpage.
Fatou Traoré écrit certes dans sa note d'intention qu' "il ne s'agit pas de juxtaposer la danse et le cirque mais bien de les confondre". Certes emploie-t-elle dans ce texte le terme en vogue de métissage, mais elle omet d'en préciser la nature. Or, l'hybride recherché n'est pas de l'ordre de la "mayonnaise" qui affecte la consistance des ingrédients mêlés, mais plutôt de celui du cocktail, qui préserve la liquidité commune des composants.
Que ce principe de "liquidité" s'appelle musique et non point danse a de quoi surprendre de la part d'une chorégraphe, quand on sait ses confrères si prompts à revendiquer l'indépendance de "leur" art. Fatou Traoré ne l'ignore pas et sans doute une légère part de provocation à leur endroit entre-t-elle dans sa déclaration d'allégeance à la "musique", mais il n'est pas moins important pour elle, me semble-t-il, de minimiser, face aux six acrobates et au musicien présents sur le plateau, son extériorité de "chorégraphe". En invoquant un principe unificateur autre que la danse ou le cirque elle s'inclut dans le collectif, comme huitième élément, comme "oreille intérieure" (et non comme "regard extérieur") tout en lançant au musicien, potentiellement seul contre six, un défi à même de le rassurer.
En effet, comme l'écrit Olivier Bailly dans la revue Arts de la piste (N°21/22) : "réfléchir à la place de la musique dans le cirque, n'est-ce pas d'abord réfléchir à la place de cet artiste circassien essentiel, le musicien ? ? "
Comment entendre ici "circassien" ? De manière contingente ou bien nécessaire ? Le musicien est-il "au" cirque ou "de" cirque, pour reprendre la juste alternative dont Guiloui Karl et Marc Delhiat, co-directeurs des Arts à la rencontre du cirque, ont fait le thème d'un prochain colloque à Nexon : "musiques de cirque/musiques au cirque" ? Gageons qu'Olivier Bailly l'entend de la manière suivante : il n'est de cirque sans musique vivante, ni de musique sans risque public.
Ne faisons pas ce colloque avant qu'il ait lieu. Disons ici simplement que la présence d' Olivier Teneur, sur le plateau de La syncope du 7 est une absolue nécessité, un élément de structure. La "place du musicien" y est extrêmement précaire et délicate à tenir, car il ne s'agit pas d'accompagner, ni d'illustrer les gestes acrobatiques, mais de dégager la musicalité de la musique, ce qui est paradoxalement bien plus difficile pour un musicien que pour un acrobate. Aussi lorsque Olivier Teneur se lance dans un "numéro" de percussion sur paroi de Plexiglas, très "acrobatique", est-on heureux pour lui de le voir soumis à la même pression du "visuel" que ses confrères circassiens.
"De la musique avant toute chose et pour cela préfère
l'impair" : la leçon de Verlaine n'est pas tombée
dans l'oreille de sourds. Ni celle d'Isaac Stern, pour qui la musique
est ce qu'il y a entre les notes. Loin du temps "carré"
de maints chorégraphes, qui décomposent en huit mesures,
pour en faciliter la mémorisation, le moindre geste, le temps
de La syncope de 7 est d'une fluidité sans cesse paradoxale :
extrêmement décomposé (en bien plus que huit mesures)
il n'en est pas moins global et incommensurable. C'est un temps tout
ensemble continu et discret, magmatique et syncopé, sphérique
et linéaire. C'est le temps de l'émotion calculée.
Syncope est un terme musical et/ou chorégraphique assez large, qui désigne le passage entre deux moments perçus rétrospectivement comme "faible" et "fort", ou l'inverse. Il en est venu à signifier l'étourdissement, voire l'évanouissement. La syncope du 7, c'est aussi, potentiellement, la pâmoison du spectateur qu'on a placé en cet endroit du théâtre - premier rang, côté jardin ?- d'où la pièce ne saurait être regardée sans danger. Je me revois aussi "clavicule du 4" à l'hôpital Tenon (Paris 20ème, fuyez), pire que moins que rien, simple numéro, tiens, comme au cirque.
Mais le 7 admet beaucoup d'autres syncopes : 6/1, 5/2, 4/3, 3/1/3, 2/3/2, 1/5/1, 1/2/4 etc., qui offrent autant de possibles duos, trios, quatuors, et de gestes "à soupirs" - rebonds, amortis, échos, chutes de tension, suspends?
Transcendance est un mot chic, lourd de connotations mystiques. Qui plus est, il évoque au cirque comme en sport, un "dépassement de soi" à peu près synonyme de combat (contre soi, contre la Nature, contre autrui). Mais il est une transcendance bien plus banale, qui veut que le produit des êtres humains soit infiniment supérieur à leur somme. Cela s'appelle la société, et c'est une transcendance que l'on apprend en naissant, pour ainsi dire à son corps défendant. Faire de nécessité vertu : cette maxime moraliste, qui fait certes la part trop belle aux riches, peut néanmoins trouver une formidable application dans le "faire société" : puisqu'aussi bien naquîmes sociaux, chérissons-nous sociaux. Choisissons d'être ce que nous sommes. Ni moutons, ni fourmis, ni aigles solitaires, faisons de la musique ensemble.
Le collectif, voilà l'autre nom de la "musique", et réciproquement.
Véritable mandala, inextricable écheveau d'attentions mutuelles, La syncope du 7, est un hymne au groupe, une pure merveille de solidarité. Qu'un regard s'absente, tout s'écroule. Ce "tout un chacun" est comme palpable : le moindre couac individuel produit une réaction collective immédiate. Parenthèse : l'erreur est un concept fondamental du spectacle vivant, elle s'appelle "tomber" en jonglage, "trou" au théâtre, "dissonance" en général : c'est la matière même de la musique.
En voici une, observée lors de la deuxième représentation, qui en dit très long sur l'esprit de la pièce. A un moment le personnage qu'interprète Cyrille Musy apporte au centre de la scène, à l'aplomb du trapèze, cinq minces carrés de bois, quatre petits qu'il pose délicatement au sol, en carré, et un plus grand qu'il installe sur les quatre petits, l'ensemble, d'à peine un centimètre d'épaisseur, servant de marchepied à Marlène Rubinelli-Giordano, pour l'aider à attraper la barre du trapèze. A la fin de la scène, Cyrille défait l'empilement, et repart avec les cinq petits carrés. La lenteur et la méticulosité de ses gestes évoquent une cérémonie du thé. Il semble ne rien y avoir de techniquement difficile dans cet exercice, mais Cyrille lâche inopinément un carré, apportant malgré lui la preuve que la concentration du zen ne souffre aucun relâchement. Et a contrario, que les impressionnantes cabrioles de break dance, les exploits de jonglage ou d'acrobatie sur trampoline sont bien moins complexes qu'il y paraît. C'est dans la syncope, dans le passage entre deux extrêmes - vélocité et lenteur par exemple- que réside la virtuosité.
La syncope du 7 est donc de la musique à voir, du mouvement entre
sept individus, non un cirque d'images.
Mais soit ! c'est aussi un festival de tableaux d'anthologie : hallucinant
kung fu sur trampoline, époustouflant passing de massues sur
trampoline, surnaturelle "jonglerie humaine", également
en rebond, où les corps des acrobates sont comme jonglés
par un manipulateur invisible. Au trapèze, un ange faisant du
plat à une passionaria. Un bonze ravi en lévitation. Un
auguste en jean et baskets, new-yorkais qui n'aurait rien vu. Un percussionniste
déchaîné. Le tout dans une ambiance mer du Japon,
noire et blanche, manga, cérémonielle et électronique.
Premier cirque techno ?
La musique, en partie composée par Bertrand Landhauser, en régie hors plateau, en partie jouée live par Olivier Teneur, est en effet synthétique au dernier degré.
Les costumes, noirs, blancs -rouge carmin pour Marlène Rubinelli-Giordano, seule femme de la pièce- sont martiaux, et vaguement SM : on dirait les acrobates comme ligotés dans leur vêtements à lanières. Seul l'ange (Marc Pareti porte des ailes d'oiseau) et le pitre (Sylvain Decure) échappent à cette esthétique de la rétention. Etrange paradoxe de ce spectacle qui exalte la puissance du collectif, chaque personnage est individualisé à l'extrême, et potentiellement en guerre contre tous les autres : un musicien contre six acrobates, une femme contre six hommes, un ange contre six terriens, un ingénu contre six sérieux? Mais les éléments de costumes, de gestuelle relient en même temps tous ses électrons deux à deux, donnant plutôt l'impression d'une même masse en éclats que d'une macédoine incohérente.
L'action se déroule sur cinq niveaux - le sol et les quatre plans
d'une énorme structure de métal et de Plexiglas dans laquelle
est encastré le trampoline- ou sept si l'on inclut le ciel de
l'ange et les ténèbres d'où les artistes semblent
puiser leur sublime énergie. Il y a une très grande gravité
dans cette ?uvre pourtant si aérienne, un "côté
obscur de la Force". C'est Gaétan Lévèque,
tout de cuir noir, plus dur qu'une pierre, et génial trampoliniste,
qui incarne cette sourde violence. On connaissait la grâce de
Mathurin Bolze, du collectif Anomalie, au trampoline. Il faut désormais
compter aussi avec celle de Gaétan, plus âpre, plus rude,
tout aussi époustouflante. Matthieu Prawerman, qui sait jongler,
danser, cabrioler comme s'il était né dans une marmite
de potion magique, lui tient tête, en blanc cassé. Cyrille
Musy assume le sol en extraordinaire danseur de cette génération
CNAC, qui mixe comme jamais auparavant le rebond acrobatique, la danse
contemporaine et le hip hop.
Mais au fait, pour faire La syncope du 7, il faut être douze : mille bravos aussi au cinq éminences grises du collectif AOC. Enfin douze? sans compter les producteurs, les diffuseurs, les parents, les amis, et vous.

